C’est quoi le cacao durable ? Normes et règlement déforestation EUDR.
Une règlementation européenne structurante pour les filières cacao va entrer en vigueur dans moins d'un an. Elle s'ajoutera à un panel de normes et de labels existants. Nos spécialistes de Incroyables chocolats vous éclairent sur cette avancée en faveur du cacao et de la lutte contre la déforestation - et qui renforce le fait qu'offrir le chocolat d'artisans français est un acte éthique et durable.
1. Introduction : cacao et déforestation
Une étude de Pendrill et al. publiée en 2020 montre que l’Union européenne est associée, à travers ses importations de produits agricoles comme le soja, le bœuf, l’huile de palme, le café, le caoutchouc, le bois ou encore le cacao, à la destruction d’environ 3,5 millions d’hectares de terres chaque année. Pour le cacao spécifiquement, la consommation française mobilise en moyenne 1 456 000 hectares par an à l’échelle mondiale, soit environ 219 m² par habitant. Une partie de ces surfaces peut être issue de zones qui ont été déforestées.
Cette situation s’explique par les caractéristiques de la culture du cacao. Le cacaoyer atteint généralement sa production maximale entre 20 et 25 ans. Or, dans plusieurs pays producteurs, l’âge moyen des plantations dépasse cet optimum. Il atteint ainsi environ 30 ans au Ghana et en Côte d’Ivoire, et environ 45 ans au Cameroun. Le renouvellement de ces plantations exerce une pression accrue sur l’accès à de nouvelles terres, pour y placer les futurs arbres.
Pour limiter ce phénomène parfois qualifié de « déforestation importée » et garantir au consommateur que la filière cacao contribue à y mettre fin, plusieurs initiatives ont été mises en place au fil des années. Elles visent notamment à définir ce qu’est un cacao durable et à organiser la traçabilité des fèves, du champs au consommateur et tout au long de la chaîne d’approvisionnement entre les deux.
C’est une question complexe car la production mondiale de cacao repose sur une multitude de petits acteurs. On estime qu’il existe entre 5 et 6,5 millions de producteurs de cacao dans le monde, et que 95 % de la production provient d’une agriculture familiale sur des plantations de 1 à 3 hectares seulement. Comment organiser la traçabilité des matières dans ce contexte ?
Face à ces défis, différentes réponses ont été élaborées progressivement. Dans un premier temps, une norme volontaire a été mise en place afin de définir les critères d’un cacao durable. Ensuite, la filière française s’est organisée autour d’une initiative collective visant à promouvoir ces principes. Enfin, l’Union européenne a adopté une réglementation qui va rendre certaines exigences obligatoires.
C’est en effet à partir du 30 décembre 2026, c’est cette réglementation européenne, sous l’acronyme EUDR, qui deviendra le cadre principal applicable à la filière cacao et chocolat en France. Quelles sont les évolutions concrètes en termes de règles à suivre? Quel impact pour nos artisans chocolatiers français ? Vous saurez tout avec cet article sur un sujet chaud à l’intersection de l’environnemental, du social, de l’économique et… du gourmand !
2. Un cadre international pour le cacao durable et éthique
2.1 Une norme volontaire élaborée par la filière
À partir de 2019, la principale référence pour définir un cacao durable a été la norme internationale ISO 34101. Cette norme est le résultat d’un long processus de concertation entre les différents acteurs de la filière cacao. Il aura en effet fallu près de six années de discussions pour parvenir à un accord sur les critères d’une production durable !
Selon Sandrine Espeillac, responsable du pôle agro-alimentaire d’AFNOR Normalisation, le point de départ était la forte demande de produits « responsables » émanant des consommateurs. « Dans un contexte de cacaotières vieillissantes et d’attractivité en baisse sur fond de préoccupations environnementales, tous les acteurs ont voulu définir des règles partagées pour un cacao durable » précise-t-elle.
2.2 déforestations, protection de l'enfance
Elle ne s’est pas faite en un jour : il aura fallu presque six ans de discussions pour que la filière cacao s’accorde sur les critères d’une production durable. Six années de travail nécessaires pour accorder les points de vue, parfois divergents, des différents acteurs à l’échelle mondiale. « Si la déforestation n’est pas acceptable d’un point de vue européen, elle peut être liée à questions de survie du point de vue pays producteurs », expliquait Florence Pradier, à l’époque secrétaire générale du Syndicat du chocolat.
La question du travail des enfants a également suscité de nombreux débats. En Europe, cette pratique est strictement interdite. Dans certains pays producteurs, elle peut cependant exister dans le cadre de l’agriculture familiale. Les participants aux discussions ont donc décidé de se référer aux conventions de l’Organisation internationale du travail. Selon ces conventions, certaines formes de participation des enfants au travail familial peuvent être tolérées si elles ne nuisent ni à leur scolarité ni à leur sécurité.
Afin d’accompagner les producteurs dans cette transition, la norme prévoit plusieurs niveaux de progression pour les critères les plus sensibles.
2.3 Une approche complète : sociale, environnementale et économique
La norme ISO 34101 est organisée en quatre grandes parties. La première concerne le système de management de la durabilité du cacao. Elle s’inspire de principes déjà utilisés dans d’autres normes internationales, notamment celles consacrées à la qualité et à l’environnement.
La deuxième partie définit les critères de durabilité eux-mêmes. Ceux-ci couvrent les dimensions environnementales, économiques et sociales de la production de cacao. L’objectif est d’améliorer les conditions de vie des producteurs tout en préservant l’environnement.
La troisième partie traite de la traçabilité du cacao. Elle explique comment s’assurer que les fèves de cacao proviennent effectivement de plantations respectant les critères de durabilité définis précédemment. Cette question est essentielle dans une filière caractérisée par des chaînes d’approvisionnement longues et complexes.
La quatrième partie décrit les méthodes permettant d’évaluer et de vérifier le respect des exigences de la norme.
2.4 influence des accords cacao durable
La norme ISO 34101 a pu constituer une référence importante pour la filière cacao. Elle propose en effet une approche globale qui prend en compte les enjeux à la fois environnementaux, sociaux et économiques de la production. A notre connaissance, c’est un très rare exemple de norme internationale qui définit les critères de durabilité (et d’une forme d’éthique) d’un produit agricole.
Cette norme a contribué, en particulier grâce aux acteurs français de la filière cacao et chocolat, à promouvoir de bonnes pratiques dès 2020. On a pu ainsi voir des producteurs se constituer en coopératives pour gagner en traçabilité, un véritable défi face à la kyrielle de plantations. Certains industriels se sont engagé à verser une prime de 400 dollars par tonne de cacao aux producteurs qui respectaient les critères de la norme volontaire.
C’est l’une des raisons qui expliquent pourquoi, deux ans plus tard, en 2021, il y avait deux français parmi les trois industriels de l’industrie du chocolat qui étaient les plus avancés quantitativement dans la traçabilité des fèves de cacao en termes de surfaces cultivées. Comme on est sympa, on va les citer : l’italien Ferrerro et le français de Touton -racheté début 2026 par une compagnie américaine - (quasiment 100%) ; et le français Cémoi (87%).
Cette norme reste d’actualité (elle a même été mise à jour en 2024) mais son respect reste sur une base volontaire, à l’image du Bio par exemple.
3. L’Initiative Française pour un Cacao Durable (IFCD)
3.1 Agir pou un cacao durable et éthique
En 2021, la filière française du cacao et du chocolat a lancé l’Initiative Française pour un Cacao Durable (IFCD). Cette initiative a été impulsée par le Syndicat du chocolat à l’occasion de la Journée mondiale du cacao.
L’objectif de cette initiative était de promouvoir les principes du cacao durable définis par la norme ISO 34101 et sa déclinaison française dans la collection des normes NF : le bras armée du cacao durable.
3.2 Une démarche collective
L’initiative rassemble un grand nombre d’acteurs de la filière. Elle associe notamment l’État, plusieurs ministères, l’Agence française de développement, des entreprises de l’industrie du chocolat, des négociants, des organisations professionnelles représentant les chocolatiers, des enseignes de la grande distribution, ainsi que des organisations de la société civile et des institutions de recherche.
Cette diversité d’acteurs reflète la complexité de la filière cacao, qui implique à la fois des enjeux économiques, sociaux et environnementaux.
3.3 Les objectifs de l'IFCD
Les signataires de l’initiative se sont engagés à collaborer pour améliorer la durabilité de la production de cacao dans les régions productrices. Ils ont notamment défini plusieurs objectifs concernant les conditions de vie des producteurs, la protection des forêts et la lutte contre certaines formes d’exploitation.
Par exemple, les participants se sont engagés à contribuer à l’amélioration des revenus des cacaoculteurs et de leurs familles afin qu’ils puissent atteindre un revenu décent. Ils ont également annoncé leur intention de mettre fin aux approvisionnements provenant de zones déforestées après le 1er janvier 2020.
Un autre objectif concerne la lutte contre le travail forcé et le travail des enfants dans les régions productrices de cacao, tout en favorisant l’accès à l’éducation et l’émancipation des femmes dans la filière.
3.3 L'IFCD aujourd'hui
Malgré son ambition initiale, la norme ISO 34101 promue par l'IFCD n’est pas devenue la référence réglementaire internationale. Elle s’est retrouvée en concurrence avec d’autres démarches de certification déjà présentes sur le marché, comme les labels Rainforest Alliance ou Fairtrade (labels que l’on retrouve fréquemment dans certains produits vendus en supermarché).
Néanmoins, l’IFCD et la norme défendue ont joué un rôle dans l’élaboration des règles européennes de lutte contre la déforestation « EUDR », qui prend désormais le relais sur cette question en 2026. Aujourd’hui, elle fonctionne davantage comme une plateforme de dialogue entre entreprise, ONG et l’état, et publie des indicateurs de suivi.
4. Le règlement européen contre la déforestation EUDR
4.1 L'EUDR, une réglementation obligatoire
L’Union européenne a adopté une réglementation destinée à lutter contre la déforestation associée à certaines productions agricoles, dont le cacao. Cette réglementation est souvent appelée « règlement déforestation » ou EUDR. Elle doit assurer en premier lieu la traçabilité des fèves de cacao. La clé de voute du système est la géolocalisation des parcelles qui ne doivent pas se situer sur d’anciennes forêts, mais il ne se limite pas à cela.
Contrairement aux normes volontaires, ce règlement impose des obligations juridiques aux entreprises qui souhaitent vendre ces produits sur le marché européen.
Initialement prévue pour entrer en vigueur en 2024, elle a été repoussée plusieurs fois. Le dernier report (vu de mars 2026) a été adopté par la Commission européenne en décembre 2025.
D’un point de vue technique, le règlement (UE) 2025/2650, publié au Journal officiel de l’Union européenne le 23 décembre 2025, modifie le règlement (UE) 2023/1115 et prévoit désormais les dates suivantes pour l’entrée en application :
- 30 décembre 2026 pour les grands opérateurs et négociants,
- 30 juin 2027 pour les petits et micro-opérateurs.
4.2 Traçabilité, loi et protection des forêts
Les fèves de cacao (et mécaniquement les produits issus de leurs transformations) ne peuvent être commercialisés dans l’Union européenne que s’ils respectent trois conditions. Ils ne doivent pas avoir été issu d’une déforestation récente, respecter la législation du pays de production et faire l’objet d’une déclaration de diligence raisonnée, qui inclut l’évaluation des risques de déforestation et des solutions envisagées.
La déforestation récente s’entend au sens terres déboisées après l’année 2020. Le règlement EUDR cherche donc à freiner les actions de déforestation potentielles plutôt qu’à punir celles qui ont eu lieu dans le passé.
4.3 géolocalisation et informations à collecter
Pour répondre à ces exigences, les entreprises doivent collecter un certain nombre d’informations sur leurs produits. Ces informations incluent notamment la description du produit, la quantité, le pays de production, ainsi que la géolocalisation des parcelles agricoles où le cacao a été cultivé. Cette géolocalisation nécessite de développer un système nouveau pour la plupart des pays producteurs.
Concrètement, la géolocalisation correspond aux coordonnées GPS des quatre coins du champs. Pour les parcelles de moins de 4 hectares, un seul point GPS est accepté (le centre de la parcelle). Ces data doivent être collectées, enregistrés dans la durée , contrôlées, et intégrées à des outils de cartographie à développer.
Même si une majorité de cacaoculteur travaille sur des plantations inférieures à 3 hectares, la géolocalisation des centaines de milliers, voire millions de champs, représente un défi technique pour l’ensemble des producteurs – et a un coût.
4.4 L'EUDR, quel coût pour les producteurs ?
Une étude de chiffrage sur la mise en place de la traçabilité physique et du suivi « zéro déforestation » dans des coopératives ivoiriennes estime, à titre indicatif :
- des coûts d’investissement liés RDUE de l’ordre de 24 000 à 37 000 € (logiciel/outil, matériel GPS/tablettes/motos, collecte initiale, stockage/gestion des données).
- des coûts récurrents annuels importants (salaires de personnel qualifié, mise à jour des bases, gestion documentaire, fonctionnement du circuit de traçabilité, sacherie), pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros par an selon la taille et la zone.
Une étude du BASIC évalue l’impact moyen des dispositifs à environ 100 € la tonne de fèves (à comparer à un prix de vente de plusieurs centaines ou milliers d’euros selon les lieux et prix de marché).
4.5 Diligence raisonnée, une analyse de risque
Le règlement prévoit également une procédure appelée « diligence raisonnée ». Cette procédure comporte plusieurs étapes. Les entreprises doivent d’abord collecter les informations nécessaires, puis évaluer le risque que le produit soit associé à de la déforestation. Si un risque est identifié, elles doivent prendre des mesures pour le réduire.
Avant de mettre un produit sur le marché européen ou de l’exporter, elles doivent déposer une déclaration de diligence raisonnée dans un système d’information prévu à cet effet.
4.6 La logistique, point faible de l’EUDR ?
Le transporteur des fèves et produits associés doit pouvoir détenir et transmettre le dossier de traçabilité. Dans certaines zones, les chaînes d’approvisionnement restent parfois informelles. Cette complexité soulève des questions autour des chaînes logistiques « départ champs », souvent occultées par les questions autour du déploiement de systèmes techniques dédiés à la géolocalisation. De notre point de vue, la première difficulté de l’application du règlement EUDR sera plutôt de fiabiliser la traçabilité des toutes premières étapes de transport des fèves qui commencent au bord du champs.
Contrôles et sanctions
Il n’empêche que des sanctions sont prévues si une entreprise est en écart au règlement. Les autorités des États membres doivent effectuer des contrôles afin de vérifier le respect de la réglementation. Les États membres doivent mettre en place des sanctions effectives, proportionnées et dissuasives, pouvant notamment inclure des amendes, des confiscations ou des interdictions temporaires. On ne badine pas avec la loi !
5. Les conséquences pour les artisans chocolatiers
5.1 Un impact variable selon la position dans la filière
L’impact de la réglementation dépend en grande partie du rôle joué par l’artisan chocolatier dans la chaîne d’approvisionnement.
Certains artisans achètent du chocolat déjà travaillé (comme le chocolat de couverture) et déjà mis sur le marché européen. Dans ce cas, leur rôle est relativement limité. Ils doivent surtout être capables de conserver les informations relatives à l’origine de leurs matières premières. Et oui, nos artisans chocolatiers seront capables de dire de quelles parcelles sont issues les fèves qu’ils utilisent pour leurs chocolats.
D’autres artisans transforment des produits contenant du cacao pour fabriquer des tablettes ou des confiseries. Ils peuvent alors être considérés comme des opérateurs en aval et doivent s’appuyer sur les informations fournies par leurs fournisseurs pour démontrer la conformité de leurs produits.
Enfin, certains chocolatiers importent directement du cacao sous forme de fèves ou de produits intermédiaires (le bean-to-bar). Dans ce cas, ils deviennent juridiquement responsables de la procédure de diligence raisonnée et doivent déposer les déclarations nécessaires.
5.2 Le cas du chocolat de couverture
La situation peut être particulièrement complexe pour les artisans qui utilisent du chocolat de couverture fabriqué par des intermédiaires spécialisés. Ce type de chocolat peut contenir du cacao provenant de plusieurs pays et de nombreuses plantations.
Dans ce cas, les fournisseurs doivent transmettre aux chocolatiers les informations nécessaires pour prouver la conformité du produit, notamment les références des lots et la documentation relative à la traçabilité.
5.3 Le cas des chocolatiers « bean-to-bar »
Les chocolatiers qui travaillent directement à partir des fèves peuvent parfois disposer d’une meilleure visibilité sur l’origine de leur cacao, car ils collaborent souvent avec un nombre limité de producteurs ou de coopératives. L’identification des parcelles est facilitée, mais ils deviennent également responsables de la conformité réglementaire puisqu’ils importent eux-mêmes les matières premières. Les chocolateries bean-to-bar devront être particulièrement vigilantes en 2027.
6. Conclusion : des artisans chocolatiers acteurs d'un cacao durable et éthique
Aujourd’hui, la réglementation européenne contre la déforestation introduit un cadre juridique plus strict pour les entreprises commercialisant du cacao dans l’Union européenne. Cette règle renforce considérablement les moyens à mettre en œuvre pour assurer une bonne traçabilité des fèves.
Toutefois, il nous paraît très important de conserver la norme ISO 34101 qui englobe les sujets éthiques et sociétaux majeurs comme celui du travail des enfants.
Ces deux cadre de référence se complètent avantageusement. Le premier, EUDR, a force de loi et est obligatoire ; le second est volontaire et déjà en œuvre et utilisé par nombre de fournisseurs de cacao auprès des artisans chocolatiers français.
Pour ces artisans chocolatiers, les enjeux ne sont pas qu'administratifs (en particulier pour les productions bean-to-bar qui porteront une responsabilité juridique plus poussée). Ils relèvent aussi d'un choix de démarche globale de protection de l'homme (et ses enfants...) et de la nature. Cette démarche est largement présente parmi les meilleurs artisans chocolatiers français, comme notre sélection mensuelle le montre. Ils sont déjà acteurs et agissent pour un chocolat éthique et durable aujourd'hui et le seront toujours plus demain.
Ces nouvelles règles garantissent que le cacao consommé en France ne contribue plus à la déforestation et qu’il s’inscrit dans une filière plus durable. L'atteinte de cet objectif dépendra toutefois de la capacité des pays producteurs à organiser un système garantissant la traçabilité, et en particulier, selon nous, la logistique qui commence en bord de champs.
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